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« Chacun sa vérité »: comment le subjectivisme influence le complotisme

Notre conception du monde et de certains concepts sont les fondements de nos représentations. Dans cet article, nous allons voir comment nous pouvons être influencé par la représentation que nous pouvons avoir de la notion de « Vérité ». Attention, cet article est une synthèse de l’article scientifique publié par Julia Aspernäs, Arvid Erlandsson et Artur Nilsson : Misperceptions in a post-truth world: Effects of subjectivism and cultural relativism on bullshit receptivity and conspiracist ideation, qui est une première tentative de tester l’hypothèse de l’influence de différentes perceptions de la notion de vérité sur l’adhésion aux théories du complot. Cet article ne peut donc -justement- être considéré comme une vérité ! Néanmoins, il me semble suffisamment intéressant pour que je vous en fasse part !

Dans notre société moderne, l’information factuelle joue un rôle crucial dans le fonctionnement démocratique. Cependant, dans un contexte où les fausses nouvelles se propagent plus aisément qu’auparavant, une des craintes est que le public pourrait être plus vulnérable aux fausses informations. Celles-ci pourraient créer de fausses représentations du monde, causant -à terme- de véritables problèmes démocratiques. C’est dans ce cadre que l’étude menée par Julia Aspernäs, Arvid Erlandsson et Artur Nilsson explore comment différentes formes de relativisme de la vérité peuvent influencer la réceptivité aux théories du complot et aux déclarations pseudo-profondes1)les déclarations pseudo-profondes sont des déclarations vides de sens, ou terriblement banales, qui sont formulées de telles manières qu’elles semblent profondes et pertinentes. Elle sont souvent utilisées par les politiques, les gourous, les leaders, les coachs de vie, les managers, etc, afin de donner un sentiment de consistance à des propos inconsistants..

Comprendre le relativisme de la « Vérité »

Le relativisme de la vérité est une croyance selon laquelle il n’existe pas de vérité objective, mais que la vérité dépend plutôt de perspectives culturelles ou subjectives. L’hypothèse des chercheurs est qu’une telle vision de la notion de vérité pourrait accentuer l’adhésion aux fausses informations. Julia Aspernäs et ses collègues ont distingué deux formes principales de relativisme : le relativisme culturel et le relativisme subjectiviste (subjectivisme).

Relativisme culturel : Cette forme de relativisme soutient que les valeurs de vérité dépendent des perspectives culturelles ou sociétales. Par exemple, une vérité acceptée dans une culture peut ne pas l’être dans une autre, mais les deux peuvent être considérées comme vraies dans leur propre contexte.

Relativisme subjectiviste : Ici, la vérité est perçue comme dépendante des croyances individuelles. Si une personne croit que quelque chose est vrai, alors cela est considéré comme vrai pour cette personne, indépendamment des preuves objectives ou de la réalité externe.

L’étude : méthodologie et résultats

2 études ont été menées, l’une en Suède avec un échantillon de 1005 participants et l’autre au Royaume-Uni avec 417 participants, pour examiner comment ces deux formes de relativisme influencent la réceptivité aux informations erronées, par rapport aux conceptions de la « Vérité » comme étant non-relativiste.

Résultats Clés

1. Association du subjectivisme avec les théories du complot et la pseudo-profondeur

   – Le subjectivisme a été fortement associé à une plus grande réceptivité aux théories du complot et aux déclarations pseudo-profondes. Les individus qui croient que la vérité est subjective sont plus susceptibles de croire à des récits séduisants (peu importe leur véracité) qui évoquent des sentiments personnels plutôt qu’à des faits objectifs.

2. Impact du relativisme culturel

   – Contrairement au subjectivisme, le relativisme culturel n’a pas montré une forte association avec la réceptivité aux fausses informations et théories du complot. En fait, dans certains cas, le relativisme culturel a même montré des effets opposés ou non significatifs sur la réceptivité aux théories du complot.

3. Facteurs compétitifs

   – L’étude a également pris en compte d’autres facteurs connus pour influencer la réceptivité aux informations erronées, tels que la pensée analytique et la pensée activement ouverte2)la pensée activement ouverte est un style de pensée autoréfléxive, ou métacognitive, ayant un bonne tolérance à l’incertitude. Il s’agit de l’opposé du besoin de clôture -need for closure- un mode de pensée en recherche motivée de solution ou de conclusion. Le besoin de clôture est systématiquement corrélé avec la conservatisme et généralement avec le dogmatisme et l’autoritarisme : https://dictionary.apa.org/need-for-closure. Le subjectivisme a prédit une réceptivité plus élevée à la désinformation, même après avoir contrôlé ces autres facteurs.

Interprétation

Les résultats de cette recherche suggèrent que le subjectivisme est une forme particulièrement préoccupante de relativisme de la vérité, car il rend les individus plus vulnérables aux informations trompeuses et aux théories du complot. Les croyances subjectivistes peuvent rendre difficile le rejet des fausses informations, car les individus peuvent être moins enclins à accepter des preuves qui contredisent leurs intuitions personnelles.

Limites

  • Cette étude est une première étude sur la question et devra être confirmée par d’autres études (similaires ou réplications).
  • Le questionnaire utilisé n’a pas été validé préalablement, et cela peut conduire à une mauvaise interprétation des résultats.
  • Je trouve que certaines questions posées dans le formulaire pourraient être mieux formulées, moins ambigües. En ce sens, il me semble nettement améliorable.
  • Il serait intéressant de contrôler les croyances ésotériques/new age, elle-même souvent empreintes de subjectivisme, et associée à la pensée complotiste3)https://doi.org/10.1080/13537903.2015.1081339. Elles pourraient être ici un facteur confondant (tous les complotistes n’adhérant pas aux croyances new age, mais l’étude intègre certainement sans le savoir des croyants new age, et selon la proportion, cela pourrait influencer les résultats statistiques).

Conclusion

L’étude de Julia Aspernäs et ses collègues met en lumière l’importance de comprendre les différents types de relativisme de la vérité et leur impact sur la réceptivité aux informations erronées. Dans un monde post-vérité où les fausses nouvelles peuvent facilement se propager, il est essentiel de favoriser une culture de pensée critique et de vérification des faits pour protéger la société des dangers des perceptions erronées et des théories du complot. En comprenant mieux comment les croyances relativistes influencent la perception des informations, nous pouvons développer des stratégies plus efficaces pour éduquer le public et renforcer la résilience envers la désinformation.

Notes

Notes
1 les déclarations pseudo-profondes sont des déclarations vides de sens, ou terriblement banales, qui sont formulées de telles manières qu’elles semblent profondes et pertinentes. Elle sont souvent utilisées par les politiques, les gourous, les leaders, les coachs de vie, les managers, etc, afin de donner un sentiment de consistance à des propos inconsistants.
2 la pensée activement ouverte est un style de pensée autoréfléxive, ou métacognitive, ayant un bonne tolérance à l’incertitude. Il s’agit de l’opposé du besoin de clôture -need for closure- un mode de pensée en recherche motivée de solution ou de conclusion. Le besoin de clôture est systématiquement corrélé avec la conservatisme et généralement avec le dogmatisme et l’autoritarisme : https://dictionary.apa.org/need-for-closure
3 https://doi.org/10.1080/13537903.2015.1081339

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