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La justice interdit le Sulfoxaflor

Cet article est une adaptation enrichie du thread twitter de Matadon, avec autorisation de l’auteur.

Suite à un article de Stéphane Mandard (Le Monde), concernant la décision de justice interdisant 2 pesticides à base de sulfoxaflor, pourtant autorisés par l’ANSES en 2017, le twittos-doctorant en biologie des plantes Matadon a écrit un petit thread de réaction qui pose des questions qui nous ont semblé intéressantes à porter à la connaissance de toute personne s’intéressant un minimum à la chose…

Au delà de la question de la pertinence d’une décision de justice face à l’avis d’évaluations d’experts (ce qui pose déjà question), nous allons plus nous intéresser ici à un double standard concernant la crainte des pesticides. Un double standard (ou deux poids deux mesures ) est une façon de juger de manière différentes des choses pourtant équivalentes.


Voici le thread original de Matadon (notre version est très légèrement modifiée) :

Le sulfoxaflor est un des pesticides agissant sur les récepteurs nicotiniques les moins toxiques. Il a une demi vie d’environ 2 jours et une toxicité aiguë relativement faible (par rapport au Spinosad, dont nous parlerons plus loin). Sur la base de l’indice de toxicité pour les abeilles développé dans cette étude, le sulfoxaflor est des centaines, voire des milliers de fois, moins toxiques que les 3 néonicotinoïdes interdits en 2018 (Clothianidine, imidaclopride, thiametoxame).

Pour ces trois molécules, qui faisaient déjà l’objet de restrictions depuis 2013, l’EFSA a confirmé des risques pour les abeilles. Le terme est discutable, mais on pourrait en effet les qualifier de « tueurs d’abeilles » .

En revanche, ce n’est pas le cas du sulfoxaflor, pourtant incriminé par la justice : On lui colle cette étiquette (Tueur d’abeilles) car cette molécule a le même mode d’action : elle agit sur les récepteurs nicotiniques à l’acétylcholine. Pourtant, elle ne fait pas partie de la famille des néonicotinoïdes : c’est une sulfoximine.

Du coup, on dit que c’est un « nouveau néonicotinoïde » car la molécule a le même mode d’action, mais cela a peu de sens en réalité… En effet, avec cette définition de « molécule tueuse d’abeilles » , le spinosad, pesticide utilisé en agriculture biologique, est un bien meilleur candidat au titre. En effet, bien que cette molécule ne soit pas dérivée de la nicotine, mais produite naturellement par des bactéries du sol, son mode d’action est aussi de cibler les récepteurs nicotiniques à l’acétylcholine. Il est certes moins toxique que les 3 néonicotinoïdes interdits, mais il est bien plus toxique que le sulfoxaflor. Toujours en utilisant les indices d’écotoxicité de l’étude plus haut, le spinosad a donc une toxicité de contact 385 fois plus élevée, et une toxicité orale 18 fois plus élevée sur les abeilles que le sulfoxaflor. On attend donc que les tribunaux se prononcent sur cette molécule… Surtout qu’on en retrouve en quantités importantes dans les produits bio, comme l’atteste le graphique ci-dessous :

Et sachant que la molécule a été pointée du doigt pour ses impacts sur les abeilles 1)Quelques études : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/pdf/10.1111/aab.12217 ;
https://setac.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/etc.3053 ;
https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/ps.1058 ;
https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/ps.4815 ;
https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S030438941930679X

Enfin, on rappellera qu’un tribunal n’a pas d’autorité scientifique, il ne détermine pas si oui ou non un produit est un tueur d’abeille. Comme le dit l’ANSES :

“L’évaluation scientifique conduite par l’Anses pour ces deux préparations, dans le cadre du règlement européen n°1107/2009, avait permis de conclure à l’absence de risques pour la santé humaine, la faune, la flore et l’environnement, et à leur efficacité, pour les usages proposés et dans les conditions d’utilisation préconisées. Les autorisations de mise sur le marché étaient par ailleurs assorties de restrictions fortes des conditions d’utilisation dans l’objectif de protéger les abeilles et autres pollinisateurs.”

anses.fr : Autorisations de mise sur le marché de produits à base de Sulfoxaflor : l’Anses prend acte de la décision du tribunal de Nice

FIN DU THREAD de Matadon


Observations du Projet Utopia sur cette question :

Il nous semble intéressant de constater le double standard qu’on peut observer ici : Le sufloxaflor, un produit dont l’impact sur les abeilles n’est pas avéré, se fait interdire par précaution… Alors qu’un autre produit, plus toxique et connu pour avoir un impact potentiel sur les abeilles, se voit systématiquement ignoré… Parce qu’il est utilisé en agriculture BIO 2)D’autant plus que pour le Spinosad, nous n’avons pas de données de toxicité chronique, ni sublétale… Ce manque aurait été très probablement déclencheur d’une demande de “principe de précaution” chez les “anti-pesticides”..

Il est tout de même important de préciser que d’autres pesticides non-BIO auraient également été de meilleurs “candidats” que le Sulfoxaflor (le gros avantage du Sulfoxaflor est sa toute petite demi-vie, environ 2 jours contre 40, 120 et 170 jours pour les 3 néonicotinoïdes interdits… La molécule est rapidement dégradée, ce qui limite son impact environnemental)…

Une démonstration de toute l’irrationalité du débat ?

N’oublions pas non plus que le Spinosad, tout comme tous les pesticides sur le marché, s’est vu délivrer une AMM, compte tenu de sa toxicité et de ses usages… Ce qui n’interdit pas la détection de problèmes à posteriori, mais qui limite très fortement les risques d’impacts graves.

Tout cela pousse réellement à réfléchir sur l’état de l’opinion à priori sur le BIO dans notre société (« bon pour la santé, bon pour l’environnement »), en comparaison à l’opinion à priori sur le non-BIO.

L’objectivité semble s’être enfuie sur une île déserte, cachée 10m sous terre, dans un bunker indétectable…

Notes

1 Quelques études : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/pdf/10.1111/aab.12217 ;
https://setac.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/etc.3053 ;
https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/ps.1058 ;
https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/ps.4815 ;
https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S030438941930679X
2 D’autant plus que pour le Spinosad, nous n’avons pas de données de toxicité chronique, ni sublétale… Ce manque aurait été très probablement déclencheur d’une demande de “principe de précaution” chez les “anti-pesticides”.

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