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Commentaire critique du thread de Pierre Jacquel ( VS la Tronche en Biais)

Les biais cognitifs ne sont pas réellement ce qu’on pense qu’ils sont. Ou pas. Enfin, c’est compliqué, et c’est ce qu’à voulu souligner Pierre Jacquel dans un très intéressant thread twitter où il s’attèle à la critique de la nouvelle série de la Tronche en Biais : La petite boutique des erreurs.

Avant de commencer : qui suis-je … ?

Je ne me présenterai guère, veillant ardemment à mon anonymat, mais concernant le sujet, sachez que je ne suis pas expert, mais seulement un passionné qui a lu et relu des bouquins, regardé des conférences et surtout passé des heures (beaucoup) à éplucher la littérature scientifique sur le sujet. Mais je ne suis pas expert, ma vision est donc potentiellement tronquée. Néanmoins je n’essaierai pas ici de m’aventurer sur des terrains que je ne connais pas ou pas assez.

… et d’où je parle ?

Je connais assez bien Thomas Durand (l’auteur de la Tronche en biais), je le considère même comme un ami, ce qui peut orienter mon positionnement. J’ai été membre (quasiment pas actif) de son association, l’ASTEC, que j’ai quittée par manque de temps, par éloignement géographique, et par un sentiment de manque d’écoute, parfois.

Si je me suis attelé au commentaire de ce thread intéressant ce n’est pas pour défendre un ami (il est assez grand pour le faire et je ne suis pas avare de critique non plus en privé quand je l’estime nécessaire), mais plutôt parce que j’ai trouvé son thread à la fois juste, et donc intéressant à mettre en avant, et à la fois démontrant ce que je pense être une grande mécompréhension des pratiques et des objectifs de la vulgarisation (que je pratique également, non sans mal). Avec au passage quelques arguments qui me semblent tomber à côté. 

Commençons.

Pierre Jacquel commence à positionner le contexte : la vision des biais cognitifs donnée par la TeB et par le milieu zététique en général correspond à la vision des années 70 issue des travaux de Daniel Kahneman (lui-même d’ailleurs souvent cité, auréolé de son aura de Nobel). 

Cette vision pourrait se résumer par : “Nous ne sommes pas rationnels, car notre cerveau comporte tout un tas de biais cognitifs qui vont nous induire en erreur dans des situations données”.

Et pour être un peu plus précis : notre cerveau traite l’information rapidement grâce à des heuristiques, qui fonctionnent globalement efficacement pour des tâches courantes, mais qui, lorsque la situation devient plus complexe, ou lorsque ces heuristiques se déploient dans un contexte inhabituel, conduisent à des erreurs systématiques. Ce sont les biais cognitifs. (Système 1, système 2, Daniel Kahneman. Flammarion)

MAIS, chose moins connue, cette vision a été critiquée, en grande partie par le psychologue Gerd Gigerenzer et ses “suiveurs”. A l’origine, le coeur de la querelle ne se situait pas vraiment sur l’existence ou non des heuristiques et biais, mais plus sur la question de la rationalité et de l’intuition (Le génie de l’intuition, Gerd Gigerenzer. Belfond). Pour Gerd Gigerenzer, nous sommes des êtres rationnels, et dans des situations “naturelles” (il emploiera plus volontiers le terme “écologiques”), l’intuition sera terriblement efficace. Il aura montré dans diverses expériences qu’elle fait même mieux, en terme de justesse et de rapidité, que la réflexion et même l’échange collectif (brainstorming), qui va apporter trop de paramètres, trop de bruit, ce qui rendra les décisions difficiles à prendre, voire non-optimales.

Depuis, Gigerenzer et d’autres chercheurs ont apporté leur lot de critiques sur la vision de Kahneman:

  • Concernant l’existence du double processus (système 1 : heuristique, système 2 : réflexif), comme Melnikhoff et Bargh.
  • Sur l’aspect négatif des biais cognitifs, comme chez Cummins et Nistiko, pour qui les biais auto-valorisants et optimistes permettent un bien-être et un confort face aux difficultés de la vie.
  • Certains Biais semblent être des artefacts expérimentaux et ne représentent pas un contexte réaliste. Des facteurs de confusion ont été trouvés de manière systématique dans certaines expériences, comme avec le biais de conformité, et pour d’autres, lorsqu’on recrée une expérience plus écologique, le biais ne peut plus être considéré comme systématique car beaucoup plus rare, comme avec les tâches de Wason. On peut alors carrément se demander si les biais sont aussi systématiques en “conditions écologiques” que le soutien Kahneman, et ça sera une des remarques de Gigerenzer, qui remettra aussi en cause la pertinence du terme “biais” (face à la complexité, on sera toujours biaisé, ne serait-ce qu’à cause d’un déficit de connaissances). Du coup, sans réellement pouvoir définir ce qu’est un biais (un biais par rapport à quoi ?), on ne peut pas vraiment dire qu’ils existent (car ce serait un raisonnement circulaire = on est toujours biaisé donc les biais cognitifs existent et vice et versa).

Néanmoins, en voulant mettre en avant le débat d’expert dans sa présentation, Pierre Jacquel donne maladroitement l’impression que cette remise en cause fait littéralement vaciller la vision de Kahneman.

Cette maladresse, je l’attribue à l’usage de ces formulations : “Cette vision, encore pas mal répandue”, comme si c’était une épine dans le pied qu’on se traîne depuis 40 ans… Et au “largement remise en cause”, comme si c’était plié, comme si Kahneman était largement dépassé, croulant sous les critiques.

En réalité, elle résiste plutôt bien aux assauts depuis 30 ans, en fournissant des réponses pertinentes aux critiques tout en continuant à enrichir son cadre théorique avec de l’affinement et de nouvelles expérimentations.

Mais le débat existe et n’est pas tranché chez les experts, et ça devient encore plus compliqué si on rajoute les hypothèses de la psychologie évolutionnaire

À titre personnel, il me semble compliqué de nier l’existence des biais cognitifs, tant leur cadre explicatif illustre bien ce qu’on peut observer sur les réseaux sociaux, et quand bien même Gigerenzer aurait raison concernant l’importance d’un milieu écologique, il reste à prouver qu’internet et le contexte informationnel totalement inédit que nous vivons depuis moins de 20 ans soit un milieu “écologique”…

Dans ta tronche

Pour moi, parler de problèmes liés à des titres qui sont avant tout des jeux de mots (La petite boutique des erreurs fait référence à La petite boutique des horreurs, le film de Frank Oz, adapté de la comédie musicale de Broadway du même nom) à visées “marketing” (= un habillage amusant destiné à attiser la curiosité) est assez excessif. Il me semble grossier d’y voir un quelconque élément de preuve qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans la vision de la TeB.

D’autant plus que la vision n’est pas si datée que ça, puisque comme je l’ai expliqué au-dessus, Kahneman n’est toujours pas au tapis, loin de là (sinon, la question serait tranchée depuis longtemps… Ce qui n’est pas le cas, comme le précise bien cet article : https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/1745691620964172 ).

Oui, c’est vrai que la “chasse aux biais”, telle la chasse à courre dans la noblesse, est une pratique un peu trop courante dans le milieu sceptique/zététique et sur les réseaux sociaux. Et c’est un problème. De plus, il est toujours plus facile de voir les biais chez les autres, et les connaître ne nous immunise pas forcément… Ca permet de s’auto-valoriser et d’écraser l’autre en lui soulignant fortement qu’il a un cerveau qui fonctionne mal… C’est une pratique pédante et peu propice à l’autocritique et à l’ouverture d’esprit… Mais je plaide coupable de l’avoir déjà utilisée, et parfois même encore aujourd’hui, généralement par énervement ou feignantise.

Selon moi, il y a une grosse confusion ici. La généralisation abusive n’est PAS un biais cognitif. La petite boutique des erreurs ne parle pas des biais cognitifs, mais de procédés rhétoriques (procédés destinés à induire en ERREUR, d’où le titre), de sophismes, donc, ou au mieux de paralogismes -au mieux- de paralogismes.

Et même si les paralogismes sont des erreurs de raisonnement, tout comme les biais, il y a une différence importante entre les deux : les biais cognitifs sont des “erreurs” SYSTÉMATIQUES (si le contexte est respecté, l’erreur est inévitable, même si elle peut être inhibée par le système 2 après-coup).

On peut alors se demander quel a été l’intérêt de prendre tant de temps à nuancer sur les biais cognitifs, si c’est pour ensuite nous parler d’autre chose…

L’exemple est mal choisi (ou mal expliqué) : Ce n’est pas une généralisation abusive…

De plus, la vidéo dit qu’il faut connaître la taille de l’échantillon pour juger au mieux, elle ne dit pas qu’on peut toujours le faire ! (et que de ne pas connaître cette taille d’échantillon peut donc être sujet à erreurs ou mésinterprétations).

Ici, je réitère ma remarque : oui c’est généralement très efficace, mais ce n’est pas le plus sûr. Certes ce n’est pas toujours possible, mais la vidéo dit seulement que d’accéder à un plus grand échantillon permet de mieux limiter les erreurs. Moi aussi je vais prendre un exemple : “Ma soeur, ma cousine et ma voisine ont passé plusieurs fois leur permis, c’est bien la preuve que les femmes conduisent mal !”. Là on a une véritable généralisation abusive, qui disparaîtrait probablement en regardant les statistiques du permis de conduire.

Et quand bien même les statistiques seraient en défaveur des femmes (ce qui n’est pas le cas), on pourrait soutenir qu’il existe des femmes pilotes de courses auto et qu’on ne peut donc pas généraliser. Aussi, nous pourions nous appuyer sur la théorie de la menace du stéréotype et de celle de la justification du système pour expliquer cet écart éventuel.

Ici il y a une confusion entre sincérité (les proches qui auraient moins de raisons de nous mentir) et vérité (l’info que nous donnent ces proches est vraie). Nos proches peuvent véhiculer de fausses informations, de mauvais raisonnements ou des stéréotypes en toute bonne foi.

Et forcément que c’est globalement fiable, car dans la grande majorité des cas, les informations qui nous arrivent sont vraies. Mais l’intérêt des vidéos de la TeB est d’expliquer que le manque de fiabilité intrinsèque (même si la fiabilité est plus grande que la non fiabilité : la non fiabilité reste un problème non négligeable, notamment à l’heure des fake news, et des propagandes de tous horizons), et l’intérêt de prendre du recul sur les anecdotes (car se sont généralement des infos non vérifiées, ou basés sur des échantillons pas forcément représentatifs). 

À partir de ces précisions, vous pourrez ajuster votre opinion sur la pertinence de la suite du thread concernant sa critique de la vidéo.

Pierre Jacquel fait très bien de parler de choses qu’on entend trop peu dans les milieux sceptiques (où ces notions devraient plus souvent être mises sur le tapis !). Il fait aussi très bien de sourcer, même quand j’estime que c’est hors sujet, c’est toujours intéressant pour les lecteurs potentiels d’apprendre des choses !

Mais avant d’en finir, je voudrais rajouter que j’ai parfois l’impression que le monde académique à du mal à saisir la démarche sous-jacente à ce genre de vidéo : le but ici n’est pas de faire de la vulgarisation sur l’état de l’art, mais une courte présentation amusante, avec de l’humour, une qualité d’écriture et un univers, bref une dimension artistique, à destination du plus large public possible. Les gens les plus réguliers qui suivent la chaîne, “les sceptiques”, et les scientifiques aguerris sur ces questions n’apprendront rien et trouveront même ça au mieux “gentillet” (c’est mon cas), au pire à côté de la plaque, passant à côté des objectifs de la vulgarisation (c’est le cas de Pierre Jacquel). Mais c’est normal : ce n’est pas le public cible, ici.

Je pense que c’est sur les objectifs que devrait avoir la vulgarisation que le vrai dissensus se fait. La vision n’est pas la même, et je pense qu’elle sépare celles et ceux qui auraient une vision assez « académique » de la vulgarisation, qui positionne la rigueur, la complexité et l’exhaustivité au cœur de la démarche et celles et ceux qui auraient une vision plus populaire, dont le but est plus de susciter l’intérêt et la curiosité (ce qui n’empêche pas la rigueur, non plus, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit !). D’ici à y voir une question de mépris de classe assez snobinard de la part des « académiques », il n’y a qu’un pas que je me refuse à franchir (n’étant pas dans la tête des gens), mais la question se pose, et la motivation derrière ce rejet teinté de dégoût de ce genre de contenu m’interroge réellement. Peut-être qu’il s’agit plutôt d’un effet de halo (négatif) causé par le comportement de Thomas qui déplaît sur les réseaux sociaux ? D’une certaine faiblesse épistémique (et factuelle ?) du contenu d’autres vidéos de la chaîne qui sauterait aux yeux des experts de la question (si c’était si gravissime, je me demande pourquoi tant de chercheurs et d’universitaires viennent volontiers participer à leurs émissions live ?) ? Ou une toute autre raison ?

Je le redis, car c’est important : concernant « La petite boutique des erreurs », on peut difficilement imaginer un format de moins de 5 minutes qui puisse être précis et exhaustif sur ces questions. C’est donc bien un choix, celui d’attiser la curiosité, d’inviter à s’y intéresser (confirmé par Thomas lui-même en privé). Et c’est ça le but premier de la vulgarisation. Réaliser une synthèse de l’état de l’art sur un sujet est une possibilité, mais pas une obligation intrinsèque. Tout dépend de la démarche, du but recherché.

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