Episode 4 : Yuka est-il fiable ?

Ceci est le script de l’épisode 4 du Projet Utopia, en version augmentée. Le texte en vert est le texte complémentaire spécifique au blog. Ces parties n’apparaissent pas dans la vidéo.

Voir la vidéo

AVERTISSEMENT: YUKA évolue sans cesse. Il est possible que lors de votre lecture de ce texte, des choses aient changées. Faîtes donc bien attention à la date de publication de cet article.

Nous sommes de plus en plus inquiets par ce qui se trouve dans nos assiettes, entre les pesticides, les ogm et autres additifs alimentaires, le consommateur français se tourne de plus en plus vers ce qui lui semble plus sain et plus naturel… Et Yuka est fait pour satisfaire cette demande !

En effet, cette application permet de connaître la qualité nutritionnelle des produits de consommation courante que l’on trouve dans les supermarchés. Yuka utilise la base de donnée Open Food Facts pour référencer ses produits. Ainsi les informations rentrées par un utilisateur doivent se référer à l’étiquetage de chaque produit, en se basant sur les critères préconisés par la Stratégie Nationale de Santé, à savoir par exemple la teneur en graisses saturées, en sucre et en sel. Le calcul du score nutritionnel des aliments est basé sur la méthode proposée par l’OfCom (Rayner et al., 2009). Il convient de préciser aussi que ce score nutritionnel est un score unique et global dont le calcul repose sur la prise en compte, pour chaque aliment, de 4 éléments constitutifs « négatifs », c’est-à-dire plutôt « défavorables » sur le plan nutritionnel, en cas de consommation excessive : la densité énergétique (apport calorique pour 100g d’aliment), la teneur en sucres simples, la teneur en graisses saturées et la teneur en sel. Nous insistons sur l’aspect “consommation excessive” de ces éléments, car il faut un minimum d’énergie/sucres/lipides pour que l’organisme fonctionne. C’est surtout l’excès qui est problématique : par exemple, un excès d’acides gras saturés pourrait augmenter le risque de maladies cardiovasculaires. Cependant, certains acides gras saturés sont nécessaires à certaines fonctions : Le plus court d‘entre eux, l’acide butyrique a aussi un effet protecteur vis à vis du cancer colorectal. Parmi les saturés à longue chaîne (12 à 18 atomes de carbone), l’acide myristique, spécifique des produits laitiers et du beurre, contribue à la formation de dérivés des oméga-3 indispensables à l’organisme, notamment pour le fonctionnement du cerveau et de la vue.

Mais c’est absurde, me direz-vous, pour connaitre la teneur en sel, il suffit de savoir lire une étiquette…

Effectivement, sauf qu’il y a une grande différence entre lire et décrypter : en effet, peu de personnes savent à quoi correspondent en terme de santé les quantités écrites dans les tableaux nutritionnels. Le ministère de la santé a ainsi mis au point le système Nutriscore, permettant au consommateur de connaître la qualité nutritionnelle en un clin d’oeil. Le système est imparfait mais permet déjà plus facilement de s’orienter et d’équilibrer sa nutrition 1)La raison pour laquelle le Nutriscore ne se base que sur 7 composantes nutritionnelles est que ces composantes (fibres, énergie…) sont des facteurs avec un niveau de preuves scientifiques reconnu. Le côté “ultra transformés et additifs” n’a pas été pris en compte parce que ce n’est que le « début » de la recherche dans ces deux domaines et qu’on manque de données pour pouvoir conclure à une recommandation de santé.

Plus d’infos sur le concept d’Evidence Based Medicine (EBM) et les histoires de niveau de preuve :

https://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2013-06/etat_des_lieux_niveau_preuve_gradation.pdf

Les recommandations de santé publique se basent sur des niveaux de preuve dits convaincants ou probants (convincing increased/decreased risk) : https://www.wcrf.org/int/research-we-fund/continuous-update-project-findings-reports/continuous-update-project-cup-matrix.
Open food facts utilise donc également le Nutriscore quand cela est possible. Pour en savoir plus sur le Nutriscore et ses limites nous avons ajouté dans nos sources un article d’un expert en sécurité alimentaire. Mais Yuka ne s’arrête pas au Nutriscore, puisque la qualité nutritionnelle des produits ne représente que 60% de leur évaluation finale…

L’application évalue également les additifs alimentaires. Ceux-ci sont divisés en 3 catégories : Sans impact (vert), douteux (orange) et nocifs (rouges). Ils représentent 30% de l’évaluation finale.

Et enfin, les 10% restants viennent du fait qu’un produit soit Bio ou non.

Yuka se déclare totalement indépendant, ne visant qu’à l’information du consommateur, et ses créateurs ne gagnent des pépettes que grâce au programme nutritionnel payant qu’ils ont mis en place, ainsi qu’à de futures extensions de l’application, qui seront également payantes. L’éthique semble être au centre des préoccupations des membres fondateurs, loin du refrain dont facebook et google nous ont habitués (“si c’est gratuit, c’est toi le produit”). Par exemple, les données personnelles des utilisateurs ne sont pas revendues, et ils se basent sur des évaluations indépendantes comme celles de l’UFC Que Choisir

Tout ce que nous venons de voir jusqu’à présent est le fonctionnement de Yuka tel qu’il est décrit sur leur site internet. Et ça à l’air vraiment super!

Mais alors pourquoi avoir intitulé notre vidéo “Yuka = caca ?”

Lorsque quelque chose prend une place importante dans nos vies, il est important de se questionner à son propos. Vous remarquerez à ce sujet le point d’interrogation à la fin du titre de notre vidéo. Il ne s’agit pas ici de répondre directement à la question, mais de vous donner des éléments d’informations qui vous permettront de juger, selon vos propres critères et vos propres valeurs. Car ce que vous propose Yuka, au final, c’est de choisir et décider à votre place, Car Yuka va forcément influencer vos choix, et ça ce n’est jamais très bon si l’on est peu ou mal informé, car cela peut revenir à laisser une application décider à notre place.

Nous espérons également que cette vidéo permettra à Yuka d’améliorer son application et d’affiner ses évaluations. Car oui, Yuka est une application intéressante, mais à laquelle il manque des choses pourtant essentielles.

Dans un premier temps, il convient de s’interroger sur la fiabilité d’Open food facts, la base de données qui référence la qualité nutritionnelle des produits. C’est une sorte de wikipédia de l’agro-alimentaire, chacun pouvant y renseigner les informations sur un produit ou corriger des erreurs le cas échéant. Il semblerait pour le moment que cette base de données soit plutôt fiable, car il est nécessaire d’envoyer une photo de l’étiquette correspondante. Les erreurs sont donc rares et apparemment vite corrigées. Qui plus est, les données entrées depuis Yuka sont surveillées, si un utilisateur semble malhonnête, il sera banni. Donc, à priori, ça semble plutôt bien partit.

Les problèmes liés à Open Food Facts

Mais tout n’est pas parfait, prenons par exemple, les eaux gazeuses. Elles sont généralement plus salées que les eaux plates, même si cela varie beaucoup selon les marques. Sur Open Food Facts, il est dit que l’eau Rozana contient 0,5g de sel par litre… Ce qui lui donne la couleur orange (en sel). -> données mises à jour depuis l’enregistrement de la vidéo.

Page Open Food Facts de l’eau Rozana (date : 13/09/18)

La St-Yorre, elle, en contiendrait environ 10 fois moins, soit 0,05g par litre (environ).

Page Open Food Facts St-Yorre (date : 13/09/18)

Sauf que quand on regarde les étiquettes, on s’aperçoit que la St-Yorre contient 3 fois plus de sodium que la Rozana et non pas 10 fois moins (1708 mg/l contre 493 mg/l, exactement). Il est d’ailleurs noté sur l’étiquette que les 1708 mg de sodium de la St-yorre correspondent à 0,53g de sel, et non pas à 0,05g… Donc la Saint-Yorre devrait être orange en sel, au même titre que Rozana !

L’étiquette de la St-Yorre contredit Open Food Facts

Ce genre d’erreurs, si elles sont rares, permettent déjà de relativiser un minimum la fiabilité des informations. De plus, depuis, la quantité de sel indiqué sur le site à été changé. Pour la St Yorre, il est plus proche de la réalité mais est toujours faux, alors que pour la Rozana on est passé de 0,5g à 0,4g, puis à 1g… Du simple au double ! Alors qu’en réalité la quantité de sodium dans ces produits n’a pas changé !

Garder une petite place dans sa tête au doute permet une meilleure réactivité de son esprit critique. Mais avouons que cette erreur est minime et qu’elle n’aura finalement pas un grand impact. En revanche, la suite est plus gênante : La valeur nutritionnelle ne prend pas en compte les quantités consommées.

Par exemple, le parmesan.

Parmesan rapé sur Open Food Facts

Il est noté 1,6g de sel pour 100g de produit. C’est rouge. Normal, la quantité de sel est plutôt importante (en même temps, pas de surprise pour un fromage…)…

Sauf qu’on ne mange jamais 100g de parmesan par personne. Même si on est italien ! Classiquement, une recette de pâtes à la carbonara vous donnera 60g de parmesan dans une préparation pour 4 personnes ! Ce qui fait 15g par personnes. Soit 0,24g de sel. Au final, boire 1 litre de Saint-Yorre, ce qui se fait sans trop de problème en une journée, est aussi salé que vos 2 portions de parmesan de la journée si vous mangez des pâtes le midi et le soir !

Exemple de recette, avec exactement le même fromage

Pourquoi la teneur en sel dans le parmesan mériterait-elle du rouge plutôt que du orange, comme la Saint-Yorre ?

D’ailleurs, le choix de se baser sur 100g d’aliments, sur une portion (mais quelle portion ?), sur 100 kcal fait d’ailleurs débat dans le monde de la nutrition et la recherche. C’est bien qu’il y a des arguments pour et des arguments contre chaque possibilité.

Donc, on se rend compte que même avec des données fiables, il est difficile de jauger certains produits de par les différents types de consommation.

Néanmoins, avec tout ça à l’esprit, on peut arriver à appréhender la teneur approximative des ingrédients, ça reste donc utile… C’est toujours mieux de savoir ce qu’on mange, afin d’équilibrer notre alimentation…

Mais concernant les additifs alimentaires, c’est moins folichon…

Les problèmes liés aux évaluations des additifs alimentaires

Sur le site internet, il est noté que 30% de l’évaluation de Yuka se base sur la nocivité des additifs alimentaires. Leur volonté d’indépendance les pousse à ne pas se fier aux instances de sécurité sanitaire, telles que l’EFSA (Europe) ou l’ANSES (France), mais plutôt à des livres de nutritionnistes ou aux rapports d’associations indépendantes telles que l’UFC Que Choisir.

C’est clairement un tort.

Comment parler de sécurité alimentaire en niant le travail des gens… dont c’est le travail ? Si la crainte du conflit d’intérêt les empêche de se fier à 100% a ces instances, ils devraient au moins les intégrer dans la balance d’une manière ou d’une autre, car la complexité de la science, et les spécificités de la toxicologie, de la sécurité alimentaire et de la santé ne peuvent être maîtrisées que par des spécialistes de ces domaines.

Les deux nutritionnistes cités sur le site, Corinne Gouget et Marie-Laure André, ont publié des livres sur les dangers des additifs alimentaires en se basant sur des études issues de leurs propres recherches, en toute indépendance.

Le problème que j’ai avec cette méthode, c’est qu’elle ne m’indique pas, à moi en tant que consommateur, quelle est la fiabilité de leurs recherches. Quand on connait un peu le milieu de la recherche scientifique, on sait qu’il est assez facile de trouver des études qui disent tout et son contraire à partir du moment où il y a un certain nombre de papiers sur le sujet. Le travail des agences sanitaires est de -justement- trier ces études, retirer les moins fiables, les moins significatives d’un point de vue statistique, évaluer le taux de faux positifs et de faux négatifs dû au hasard, et enfin analyser ce qu’il reste. C’est très long et très technique, car il faut étudier les biais, et surtout la méthode employée, la validité interne et externe c’est à dire la reproductibilité et la généralisation qu’on peut faire de l’étude, mais aussi prendre en compte le type d’étude et son design. Est-ce une étude humaine ou animale, transversale ou longitudinale, in vitro, in vivo ou in silico ? Généralement l’EFSA explique pourquoi elle exclue telle étude et attribue un score de « qualité » dépendant de critères définis.

La nutritionniste Corinne Gouget s’est suicidée en 2015

Corinne Gouget et Marie-Laure André n’ont très certainement pas poussé l’analyse aussi loin, puisqu’il faut des mois, voire des années à toute une équipe de spécialistes de différents domaines pour faire ce travail. Il est aussi possible qu’elles aient réalisé, consciemment ou non, ce qu’on appelle du Cherry Picking, c’est à dire qu’elles ont choisi les études qui les arrangent pour confirmer le message qu’elles veulent faire passer, en “oubliant” toutes celles qui disent le contraire.

A moins de se pencher sur la littérature scientifique du sujet, c’est difficile de prouver si cherry picking il y a ou non, mais une chose est certaine : leur méthode d’analyse n’étant pas indiquées, on ne peut pas vraiment se fier à leurs livres, car nous n’avons pas les informations nécessaires pour savoir à quel degré leur travail est orienté. “Pareil pour les agences sanitaires”, me direz-vous, et ce n’est pas complètement faux, effectivement, la plupart des gens sont désarmés face à un rapport de l’EFSA, long, complexe et en anglais… Même si l’on peut facilement traduire le résumé, on ne peut pas de juger la qualité de l’analyse si l’on a pas de bases scientifiquement solides. Mais ces rapports ont l’avantage d’être accessibles en ligne, avec toutes les données et la méthodologie utilisée, et tous les autres spécialistes de la planète peuvent s’y pencher, les analyser, vérifier les données et la méthode, et les critiquer si besoin. C’est toute la force de la méthode scientifique par rapport à celle utilisée par ces nutritionnistes dont on ne sait finalement rien, ou si peu.

Ajoutons qu’une simple recherche Google avec le nom Corinne Gouget n’est pas très rassurante concernant la fiabilité de cette personne, puisque tous les liens qu’on obtient nous renvoient soit sur des sites ouvertement complotistes, comme Egalité et réconciliation, le site d’Alain Soral, soit vers des sites ésotériques, tel Eveil de la conscience… Evidemment, cela ne veut pas dire qu’elle a tord, mais ça doit encourager à la prudence. Le fait que Yuka cite cette personne comme référence sur son site internet est d’ailleurs assez inquiétant…

Dans les autres sources citées concernant les additifs alimentaires, il y a l’UFC Que Choisir, bien connue des consommateurs, car éclairant sur bien des points… Mais n’oublions pas que faire peur fait vendre, et qu’une telle association, dont le travail est par ailleurs si important, doit vendre pour exister. Elle, tout comme “60 millions de consommateurs”, peuvent être souvent critiqués sur un point essentiel qu’on retrouve également chez Yuka :

La confusion entre danger et risque.

Ça parait peut-être flou dit comme ça, car la distinction entre ces deux termes semble ténue, mais c’est pourtant extrêmement important.

Par exemple, l’avion est un danger. Car si il y a un accident, il est fort probable qu’il soit mortel ! En revanche, le risque d’avoir un accident d’avion est statistiquement faible. On sait qu’il y a plus de chance de subir un accident mortel en voiture qu’avoir un accident d’avion. Les accidents d’avion et de voiture sont des dangers, mais les risques sont différents.

Le danger est donc la capacité à causer tel ou tel dommage.

Et le risque prend en compte l’exposition à ce danger, autrement dit il étudie la probabilité qu’un dommage se produise dans la vie courante.

Nous sommes constamment confronté à des dangers de toute sorte, mais les risques sont généralement minimes. Pour évaluer le risque, il faut prendre en compte plusieurs facteurs, comme le type d’exposition, la fréquence d’exposition et la dose.

Par exemple, le soleil est très dangereux, on sait que son rayonnement cause des cancers de la peau. Pourtant, si nous n’avons pas de maladie spécifique, il est peu risqué de s’y exposer, même en été. Il faut juste limiter le temps passé au soleil (la dose), se protéger avec des vêtements ou de la crème solaire (le type d’exposition) et éviter de s’y exposer trop souvent (accumulation des doses)…

Un autre exemple, lié à l’alimentation cette fois : la myristicine. C’est une substance dangereuse : un psychotrope très toxique pour le système nerveux. Et on la trouve essentiellement dans la noix de muscade… Faut-il pour autant éviter la noix de muscade à tout prix ? Bien sûr que non : à moins d’ingurgiter entre 1 et 3 noix entières, la myristicine n’aura aucun effet sur vous. Même en en mangeant tous les jours, la dose de consommation courante est si faible, qu’elle n’aura aucun impact sur votre corps.

Vous pouvez donc constater qu’il est particulièrement essentiel de distinguer danger et risque. Ce n’est pas parce qu’un produit toxique fait partie des composants de ce que vous mangez, qu’il va vous empoisonner. Tout va dépendre de plusieurs paramètres totalement ignorés par Yuca et trop souvent oubliés par Que choisir et consorts.

Les additifs alimentaires sont tous évalués par les agences sanitaires, et doivent répondre à un cahier des charges très sécurisé concernant leur utilisation commerciale. Comme vous pouvez le lire sur notre blog, nous mangeons constamment des substances dangereuses tout à fait naturelles, généralement les risques sont quasi nuls, mais pas toujours. Par exemple, le café est riche en oxalates responsables de calculs et d’insuffisances rénales et la torréfaction de ses grains créé de l’acrylamide, considérée comme probablement cancérigène pour l’homme. Et pourtant Yuka ne nous informe pas sur ces substances, dont le danger et les risques sont avérés, bien qu’il faille en ingurgiter de sacrées doses quotidiennement avant d’en déceler les potentiels effets.

La valorisation du BIO vis à vis de son impact sur la santé

C’est un point très partial de la part des fondateurs de Yuka, basé sur l’intuition qu’à priori, puisque le Bio est plus naturel, il est forcément meilleur pour la santé. C’est un sophisme nommé “appel à la nature” et malheureusement, pour le moment, ce n’est qu’une intuition qu’il est difficile de mettre en évidence d’un point de vue scientifique. 2)Une étude épidémiologique humaine a analysé les liens entre manger BIO et la survenue d’une maladie : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4007233/

Elle conclut qu’il n’y a pas de différence réellement significative sur la santé entre les deux types de consommation. La réserve de cette conclusion c’est que l’étude n’a pas pu comparer avec consommation réellement régulière de produits bios pour le risque global de cancer ou pour le cancer du sein. La consommation d’aliments bio était par contre associée à une réduction du risque de cancers non-hogkinien. Sans que l’on sache quels facteurs jouent vraiment un rôle dans cette réduction. La critique de cette étude est la mesure de l’exposition (la consommation de bio) qui s’est faite avec une seule question, grosso-modo “à quelle fréquence mangez-vous du bio ?”. Le questionnaire n’était pas conçu au départ pour étudier cette variable d’exposition au bio.

La plupart des autres études sur le bio regardent juste :

  • les liens entre manger bio et qualité nutritionnelle
  • les liens entre manger bio et les résidus de pesticides urinaires ou de d’autres biomarqueurs .

S’il semble qu’effectivement les consommateurs réguliers de produits bio sont globalement en meilleure santé, il est difficile d’évaluer l’impact du bio en tant que tel, puisque ces consommateurs ont généralement tendance à faire beaucoup plus attention à leur alimentation. Ils mangent plus équilibrés, moins gras et avec plus de fruits et légumes que le reste de la population, donc il est logique qu’ils soient en meilleure santé. Mais pour l’instant le manque de données sur le bio ne permet pas de conclure sur un effet bénéfique ou non sur la santé, sinon il aurait été détecté plus facilement, et des différences sur les apports en nutriments auraient été détectées dans les urines ou le sang, ce qui n’est pas le cas. N’oublions pas que comme dans tout type d’alimentation, il existe des écarts dans la qualité des produits, et cela vaut tout aussi bien pour le bio que pour le reste. Cet élément, et le nombre de paramètres en jeux dans le domaine de la qualité de vie, me semblent primordiaux pour appréhender la difficulté à établir scientifiquement un réel avantage.
En revanche, la consommation bio limite l’exposition aux pesticides par rapport à une consommation conventionnelle. Mais il faudrait déjà établir que les pesticides utilisés sont problématiques aux doses ingérées, et surtout ne pas oublier que moins de 3% des denrées alimentaires dépassent les normes autorisées, qui sont déjà très sécuritaires (la NOAEL divisées par 100 dans la plupart des cas), mais également que le bio n’est pas exempt de pesticides, parfois particulièrement problématiques (par exemple : la roténone, désormais interdite mais qui a été utilisée depuis toujours en agriculture biologique)… Après, on peut manger bio pour d’autres raisons, idéologiques. Mais ainsi utiliser le bio pour évaluer l’impact santé des aliments n’est donc pas très pertinent, et idéologiquement orienté. C’est un choix, mais il faut en avoir conscience. Car avec la même qualité nutritionnelle et les mêmes additifs, deux produits absolument similaires pourraient ne pas avoir le même classement ! Yuka pourrait donc vous engager à acheter un produit bio, probablement plus cher, à la place d’un non-bio, alors que le produit bio serait surclassé !

Les points, positifs comme négatifs, non abordés dans la vidéo

  • Sur Open Food Facts, il existe d’autres types de curiosités. Là où l’exemple des eaux pétillantes peut être expliquée par une incompétence tout à fait compréhensible du public à transposer la valeur « sodium » en valeur « sel », on peut également avoir des choses incompréhensibles comme celle-ci (attention, la valeur a pu changer depuis la publication : les captures d’écran font foi) :


Pourquoi diable un produit sans additif problématique, une quantité de sucre modérée et tout le reste en vert se retrouve-t-il avec un NutriScore à D ?
C’est la même note que pour le parmesan pris en exemple plus haut, qui comprend 3 paramètres rouges, lui !

  • Aussi, comme dit plus haut dans l’article, les valeurs concernant la quantité de sels dans les eaux gazeuses font le yoyo. Non seulement les gens qui renseignent ces valeurs ne savent pas convertir la valeur « sodium » en valeur « sel » (et c’est bien compréhensible), mais en plus (et surtout !) ils ne savent pas lire la VRAIE valeur sel donnée juste en dessous du tableau…

  • En revanche, Yuka promet des évolutions intéressantes à l’avenir :

  • Autre point à priori positif : sur leur site, ils débunkent un cas fréquent de hoax alimentaire, la nocivité du E330. C’est d’autant plus appréciable d’avoir fait celà, que le site/l’appli garde une opacité totale concernant l’évaluation des additifs. J’ai bien dit que c’était un point « à priori » positif, car c’est un peu une tarte à la crème, comme le MODH. Donc on ne peut pas réellement les considérer plus fiable que ça. C’est même plutôt un piège cognitif : on a du coup plutôt tendance à leur faire encore plus confiance, car ils nous avertissent d’une duperie dans laquelle on aurait pu tomber… (notez qu’avec le terme « piège cognitif » je ne cherche pas à sous-entendre qu’il y a quoique ce soit de volontaire).

  • Le Blog contient des articles un peu limite, comme Comment détoxifier son foie après les fêtes ? (scientifiquement, le détox n’a pas vraiment de sens, c’est plus un argument marketing qu’autre chose, comme expliqué ici et ). Mais ils ont aussi de très bon articles, comme Quel eau boire ? qui est à ma connaissance absolument parfait.
  • Sur le site, les noms de Corinne Gouget et Marie-Laure André n’apparaissent plus dans la F.A.Q., alors que c’était le cas lors de la rédaction du script. Peut-être ont-ils reçu des remarques à ce sujet et donc ont retiré les noms pour ne pas inspirer la méfiance ? Si c’est le cas, ce n’est pas très honnête, rendant l’opacité de leur évaluation encore plus grande. Ou peut-être ont-ils juste préféré alléger cette partie ? Car on retrouve encore l’ancienne formulation (avec les nutritionnistes et la mention de l’UFC Que Choisir) sur leur page d’accueil. Mais ils pourraient aussi avoir juste oublié de changer aussi cette partie de la page d’accueil… Bref, le doute est permis, mais ne préjugeons pas de leur malhonnêteté sans preuve.

Au final… Qu’en penser ?

Alors, attention, car pour conclure, nous allons entrer dans la zone la plus subjective de cette vidéo. Je vais donner mon point de vue. À vous d’établir le votre de votre côté.

Il est évident qu’informer est nécessaire, ça permet par exemple de varier son alimentation et donc de limiter notre exposition aux différentes substances toxiques, naturelles ou non. Mais la façon dont le fait Yuka ne permet pas vraiment de juger de la toxicité réelle des produits, l’application renforce plus nos craintes et nos peurs, elle oriente nos choix et de fait “pense” à notre place alors qu’il serait plus judicieux d’éduquer, ou d’éclairer plus objectivement.

Par exemple, beaucoup d’utilisateurs vont éliminer totalement de leur alimentation tout ce qui est rouge ou orange. Ce qui est absurde, puisque tout est une question de dose et que Yuka ne dit rien, par ex, des substances naturellement cancérogènes. Limiter les rouges et oranges basés sur le Nutriscore, c’est une bonne chose : le Nutriscore à permis d’améliorer la qualité nutritionnelle de l’alimentation des ménages de 10% selon une étude menée par Leclerc. Maintenant, nous avons besoin de sucre et de graisse. Comme expliqué plus haut : c’est l’excès qui est problématique. Et Yuka ne nous apprend pas à doser. Le risque est de trop limiter (comme on peut le voir dans cette chronique familiale, la tendance est clairement d’éliminer tout ce que Yuka nous indique comme nocif, sans esprit critique). La meilleure façon de l’utiliser est d’une manière éduquée aux problématiques nutritionelles, d’équilibrer en modérant sa consommation, et non pas tout supprimer d’office.

Il serait intéressant, par exemple, que Yuca intègre la notion de Dose Journalière Admissible dans son évaluation des substances. Quelle quantité de E160 contient tel produit, par exemple, et quelle est sa DJA ? Même si cela demande un investissement, ça permettrait au consommateur de calculer, ne serait-ce qu’approximativement sa propre consommation de telle ou telle substance et de la comparer à la limite conseillée par les agences sanitaires (même si en réalité la DJA est posée avec un facteur de sécurité très large qui rend son dépassement peu inquiétant). L’équipe de Yuka pourrait s’entourer de personnes avec un bagage scientifique solide dans les domaines abordés (toxicologie, sécurité alimentaire, etc), et pas uniquement des nutritionnistes… Ils pourraient aussi, pourquoi pas, travailler en collaboration avec Que Choisir, en se basant sur les données brutes fournies par les analyses en laboratoire afin de connaître la teneur en contaminant de tel ou tel produit, plutôt que de se baser sur les comptes rendus appauvris publiés dans leur magazine…

Malgré tous ces aspects qui entament la confiance que l’on peut avoir envers l’application, j’estime que Yuka reste un outil intéressant pour plusieurs aspects. D’ailleurs, je l’utilise moi-même pour avoir une meilleure lisibilité de l’étiquetage, et pouvoir comparer facilement différents produits entre eux. Il permet également de donner une alerte sur la présence de telle ou telle substance et ainsi de permettre au consommateur d’y porter attention et de s’interroger et d’adapter sa consommation afin de modérer son exposition.

Néanmoins, j’ai le sentiment que nos choix sont orientés malgré nous, et que l’application biaise nos jugements par des partis pris assez discutables. En voyant une substance potentiellement problématique, nous auront plutôt tendance à bannir d’office le produit qui en contient, alors qu’en réalité tout dépendra de notre consommation. Au lieu de la petite loupiotte “ESPRIT ANALYTIQUE”, l’application éclaire dans notre cerveau le panneau clignotant “DANGER”. Il me semble que Yuka nous donne l’illusion trompeuse de maîtriser nos peurs alimentaires, alors qu’en réalité elle les alimente et nous rend dépendant à celles-ci.

Un consommateur éclairé est un consommateur libre, d’où l’importance d’applications comme Yuka d’ailleurs, mais n’oublions jamais que l’ignorance peut nous donner l’illusion de la liberté… À vous désormais de faire vos propres choix !

C'est en partageant que le Projet Utopia deviendra celui de tous :

Notes   [ + ]

1. La raison pour laquelle le Nutriscore ne se base que sur 7 composantes nutritionnelles est que ces composantes (fibres, énergie…) sont des facteurs avec un niveau de preuves scientifiques reconnu. Le côté “ultra transformés et additifs” n’a pas été pris en compte parce que ce n’est que le « début » de la recherche dans ces deux domaines et qu’on manque de données pour pouvoir conclure à une recommandation de santé.

Plus d’infos sur le concept d’Evidence Based Medicine (EBM) et les histoires de niveau de preuve :

https://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2013-06/etat_des_lieux_niveau_preuve_gradation.pdf

Les recommandations de santé publique se basent sur des niveaux de preuve dits convaincants ou probants (convincing increased/decreased risk) : https://www.wcrf.org/int/research-we-fund/continuous-update-project-findings-reports/continuous-update-project-cup-matrix

2. Une étude épidémiologique humaine a analysé les liens entre manger BIO et la survenue d’une maladie : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4007233/

Elle conclut qu’il n’y a pas de différence réellement significative sur la santé entre les deux types de consommation. La réserve de cette conclusion c’est que l’étude n’a pas pu comparer avec consommation réellement régulière de produits bios pour le risque global de cancer ou pour le cancer du sein. La consommation d’aliments bio était par contre associée à une réduction du risque de cancers non-hogkinien. Sans que l’on sache quels facteurs jouent vraiment un rôle dans cette réduction. La critique de cette étude est la mesure de l’exposition (la consommation de bio) qui s’est faite avec une seule question, grosso-modo “à quelle fréquence mangez-vous du bio ?”. Le questionnaire n’était pas conçu au départ pour étudier cette variable d’exposition au bio.

La plupart des autres études sur le bio regardent juste :

  • les liens entre manger bio et qualité nutritionnelle
  • les liens entre manger bio et les résidus de pesticides urinaires ou de d’autres biomarqueurs

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