Agriculture Médias Pesticides Société

Néonics, betteraves et Le Monde

Cet article est la version « pédagogie de l’analyse de l’information ». Si vous pensez déjà maîtriser cet aspect, ou si vous n’avez pas le temps, vous pouvez aller lire la version courte, qui est un article classique de réponse aux arguments.

Avant propos

Je ne suis pas POUR les néonicotinoïdes. L’EFSA ayant identifié un risque concernant les abeilles (sauvages et domestiques) et les bourdons, et vu l’importance de ces pollinisateurs (même si je sais bien qu’ils ne sont pas les seuls à faire ce travail), il me semble raisonnable d’en limiter l’usage. Mais j’ai aussi bien conscience que l’interdiction totale, telle qu’elle a été réalisée, est une décision purement politique… Comme le dit l’EFSA dans son communiqué “Questions et réponses : Conclusions 2018 sur les néonicotinoïdes” :

Dans le système de réglementation de l’UE, l’EFSA agit en tant qu’organisme scientifique d’évaluation des risques ; elle apporte son avis scientifique mais ce n’est pas elle qui peut décider d’autoriser ou non les produits réglementés, notamment les pesticides. Ce type de décision relève de la responsabilité de la Commission européenne et des autorités des États membres, en leur qualité de gestionnaires du risque et de législateurs.
La responsabilité du choix revient aux législateurs, et malheureusement, on sait que les politiques ne prennent pas toujours des décisions rationnelles, mais plutôt des décisions “orientées” (à des fins diverses et soumises à différentes pressions, qu’elles soient de la part de lobbies ou de la simple épée de damoclès électorale…). La décision d’interdire purement et simplement les néonicotinoïdes posait plusieurs problèmes purement objectifs :

  • L’ANSES à relevé 6 usages sans aucune alternative agronomique1)page 7 du rapport : https://www.anses.fr/fr/system/files/PHYTO2016SA0057Ra-Tome2.pdf.
  • L’ANSES note aussi que l’interdictions va conduire à l’utilisation d’une même famille d’insecticide (pyréthrinoïdes) dans 89% des cas, et ainsi entraîner une augmentation des résistances.
  • Dans 22% des cas, il n’y a pas d’alternative “non chimique”.
  • Aussi, il n’y a aucune assurance que certaines des autres alternatives chimiques soient “meilleures”.
  • Enfin, l’abandon de certaines cultures sans alternative, va mécaniquement faire augmenter l’importation, dont l’origine ne permet pas d’assurer la production sans néonicotinoïdes…



    Mon opinion sur la question est qu’il était irresponsable de ne plus permettre l’utilisation de ces substances sachant qu’il n’y avait pas d’alternatives pour plusieurs usages. Il était certes important de réguler, mais il aurait été préférable de mettre en place une sortie progressive, favorisant en premier lieu les cultures sans alternatives, et avec un accompagnement et une réglementation pour des usages sûr.
    Maintenant que mon point de vue (avec lequel vous avez tout à fait le droit de ne pas être d’accord) est éclairci, nous allons pouvoir attaquer le vif du sujet ! Le but de cet avant propos  était de vous permettre d’évaluer ma position de départ et donc mon parti pris éventuel, afin que vous puissiez ajuster de vous-même la valeur que vous donnerez à mes arguments.

Une épidémie qui fait des ravages

Récemment, fin avril août 2020, une épidémie commence à faire parler d’elle dans les médias. Non pas celle du Coronavirus, mais celle de la jaunisse de la betterave. Le gouvernement annonce alors un retour de l’utilisation des néonicotinoïdes pour sauver le secteur de la betterave.

Nous allons tenter un petit cours d’esprit critique en nous basant sur un article du journal Le Monde, écrit par Stéphane Foucart. Malheureusement, cet article est réservé aux abonnés, si vous ne l’êtes pas, vous n’aurez accès qu’aux premières lignes… Mais ne vous inquiétez pas, il ne vous sera pas nécessaire d’avoir un accès direct à l’article pour vous poser les bonnes questions ! En attendant, en voici un rapide résumé :

Sur les réseaux sociaux, des élus et des responsables politiques, mais aussi des scientifiques, reprennent en coeur l’idée colportée par l’industrie betteravière selon laquelle le traitement de la betterave par enrobage de semences serait sans risque pour ces insectes. En effet, la betterave à sucre étant récoltée avant floraison, elle ne serait donc pas attractive pour les insectes pollinisateurs.

Ensuite dans un chapitre intitulé : Un risque élevé pour les abeilles, Stéphane Foucart tente de prouver que la science démontre pourtant le contraire. Voici les arguments avancés :

  1. La guttation (“transpiration” qui perle sur la plante) contient des quantités non négligeables de néonicotinoïdes et risquent d’impacter les pollinisateurs quand ils s’abreuvent.
  2. L’abrasion des graines enrobées due à l’utilisation de semoirs pneumatiques créé un nuage de poussière toxique pour les insectes pollinisateurs.
  3. Le rapport de l’EFSA à déterminé l’interdiction des principaux néonicotinoïdes en Europe, dans tous leurs usages. Les betteraves “enrobées”, l’EFSA a jugé « faibles » les risques liés à l’eau de guttation, mais des études indépendantes de l’industrie manquent.
  4. Il existe un risque de rémanence des néonics dans les sols, considéré comme “élevé” par l’EFSA, entraînant une captation de ces substances par les cultures suivantes. On retrouve donc des néonic (souvent en quantité non négligeable, car les néonics peuvent être toxiques pour les abeilles à très faibles doses) dans l’eau de guttation et le nectar des cultures suivantes.
  5. L’application de 60g d’imidaclopride par hectare, sur les 423 000 hectares de betterave à sucre exploités en France, équivaut à environ 25T de produit, soit suffisamment pour tuer 3 millions de milliards d’abeilles, ce qui représente à peu près une chaîne d’abeilles mortes d’environ 30 milliards de kilomètres, soit quelque 40 000 allers-retours de la Terre à la Lune.

Voilà donc un article qui réactive plein de choses en nous : désamour des décisions politiques, crainte de la main-mise industrielle sur celles-ci, horreur des pesticides, et émotions face à ce que l’on inflige à nos formidables petites abeilles. Autant de pentes glissantes qui vont savonner les pistes d’ore et creusées par les choses que l’on a déjà bien envie de croire. Le risque est donc de ne pas questionner ce texte et la personne qui l’a écrit. Et c’est exactement ce qu’il faut ne pas faire ! Bien au contraire, il est nécessaire de questionner. Questionnons donc.

POINT 1 : Qui écrit ?

 on peut se questionner sur le journaliste. En effet, si j’ai commencé par un avant propos c’est pour éclaircir comment je me positionne “à priori” dans ce débat, car sans cela, il y a de fortes chances que vous questionniez de vous-même ma légitimité, mon orientation idéologique, voire mon intérêt (financier ou autre) là dedans, juste parce que je vais critiquer un article qui critique des pesticides. Et donc, c’est “mal”. Donc, vous aurez du soupçon. Seulement, voilà, ce soupçon là, vous ne l’avez pas (ou moins) lorsque vous lisez un article qui confirme ce que vous pensez déjà. C’est ce qu’on appelle le biais de confirmation en psychologie cognitive.

En regardant rapidement la liste des articles écrit par Stéphane Foucart, on s’aperçoit vite que les Pesticides en général (mais surtout les néonics -il a même écrit un livre sur le sujet- et le glyphosate ces dernières années) sont au sein des préoccupations des journalistes. Cela peut vouloir dire plusieurs choses : il est réellement spécialisé dans la question, ce qui rend son analyse potentiellement pertinente, ou il est obsédé par la question, et donc militant, ce qui rend son analyse potentiellement biaisée.

A ce stade, nous ne pouvons préjuger de la qualité de l’article par cette seule analyse, mais on peut garder la question en tête pour plus tard.

POINT 2 : Questionner les arguments.

La question des arguments est la plus importante. Peu importe si on a envie d’être d’accord ou non, il faut savoir analyser la qualité des arguments afin de pouvoir leur donner une certaine valeur (faible ou forte). Cela est essentiel, surtout si on n’a pas le temps de vérifier si ils sont justes ou non.

Et pour faire cela, il faut tenter de suspendre son jugement, essayer de ne pas avoir d’a priori, de prendre du recul, et de questionner. Un argument qui soulève trop de questions, ou des questions soulevant des points pertinents, pourra généralement être considéré comme faible, car reposant sur des éléments qu’il faudrait vérifier avant de poser un jugement. Nous partons du principe que le journaliste ne ment pas et que les éléments qu’il donne sont factuels et vérifiables.

Argument 1 : La guttation (“transpiration” de la plante) contient des quantités non négligeables de néonicotinoïdes et risquent d’impacter les abeilles quand elles s’abreuvent.

L’impact de la guttation ne peut être effectif que si les abeilles viennent boire cette eau. Une question qu’on peut se poser est donc : Les abeilles sont-elles attirées par une zone de culture où il n’y a pas de fleur, alors qu’elles peuvent trouver de l’eau de guttation sur des plantes sur lesquelles elles prélèvent du nectar ? Il faudrait vérifier, mais à priori, ça semble peu probable, ou ça doit être relativement rare.

Argument 2 : L’abrasion des graines enrobées due à l’utilisation de semoirs pneumatiques créé un nuage de poussière toxique pour les abeilles.

Qu’en est-il des autres types de semoirs ? Sont-ils beaucoup utilisés ?

Reconnaissons que ces questions sont à priori faiblement pertinentes (nous verrons par la suite que la vérification des informations révèlent des surprises, mais pour l’instant restons-en là).

L’argument 2 semble donc plutôt pertinent au premier abord.

Argument 3 : Le rapport de l’EFSA à déterminé l’interdiction des principaux néonicotinoïdes en Europe, dans tous leurs usages. Les betteraves “enrobées”, l’EFSA a jugé « faibles » les risques liés à l’eau de guttation, mais des études indépendantes de l’industrie manquent.

Ah ? Donc l’argument 1 serait à priori caduc ? L’article avoue ici à demi-mot que son premier argument n’en n’est pas vraiment un…

Néanmoins, Foucart souligne que les données indépendantes manquent, si le rapport de l’Efsa le dit, cela doit être vrai (mais personnellement je n’ai pas lu ça dans le rapport, je suis peut-être passé à côté, mais je n’ai trouvé qu’une explication disant que les experts ont reconnu que les études disponibles avaient des limitations 2)Such conclusion was confirmed during the expert meeting related to this assessment (Pesticide Peer Review Meeting 166), despite the experts acknowledged that such an assessment was based on studies presenting major limitations. On the basis of this, no risk assessment from exposure to contaminated guttation fluids was carried out, and a low risk was concluded for winter cereals, sugar beet and potatoes. In addition, considering this, a low risk was concluded for fodder beets. https://efsa.onlinelibrary.wiley.com/doi/epdf/10.2903/j.efsa.2018.5178 ).

Avec les données que nous disposions à l’époque de l’évaluation de l’EFSA, le risque était faible. Et comme nous ne pouvons pas estimer qu’un risque existe sans aucune donnée, nous pouvons laissons la porte ouverte à ce risque si un jour de nouvelles données surviennent, mais en attendant, nous ne pouvons pas conclure à un risque probable. Nous pouvons encore plus baisser la valeur de l’argument 1.

Ce point soulève aussi une autre question : Que dit l’EFSA sur la question de l’abrasion des graines enrobées de betterave ? C’est étrange de ne pas avoir donné l’avis de l’EFSA sur la question, alors qu’on aimerait bien savoir, du coup.

Argument 4 : Il existe un risque de rémanence des néonics dans les sols, considéré comme “élevé” par l’EFSA, entraînant une captation de ces substances par les cultures suivantes. On retrouve donc des néonic (souvent en quantité non négligeable, car les néonics peuvent être toxiques pour les abeilles à très faibles doses) dans l’eau de guttation et le nectar des cultures suivantes.

Puisque l’EFSA le dit, difficile de remettre ça en cause, mais on peut tout de même se poser plusieurs questions : Connaissons-nous suffisamment l’agriculture pour juger de ce qui est fait en réalité sur cette question ? Si les cultures suivantes ne sont pas des cultures qui attirent les abeilles (car sans floraison, par exemple),comme cela est rendu obligatoire par le gouvernement 3)“l’interdiction de planter des cultures attractives de pollinisateurs, suivant celles de betteraves afin de ne pas exposer les insectes pollinisateurs aux résidus éventuels de produits”… En quoi cette question reste pertinente ? Est-ce que la saisonnalité des cultures suivantes (fin automne-hiver) sont des périodes propices aux abeilles (à priori : non) ?

Reste qu’en effet, comme le dit l’article la rémanence des néonics dans les sols semble durer plusieurs années… Tant que la loi n’est pas votée, on ne sait pas sur combien d’année la restriction sur les cultures suivantes (qui ne doivent donc pas être “attractives”) sera imposée. Ca reste un problème potentiel, mais qu’il faut remettre en perspective : C’est peu de surface en jeu sur l’ensemble de la SAU, et des agriculteurs consciencieux éviterons de telles plantations avant plusieurs années. 

Argument 5 : L’application de 60g d’imidaclopride par hectare, sur les 423 000 hectares de betterave à sucre exploités en France, équivaut à environ 25T de produit, soit suffisamment pour tuer 3 millions de milliards d’abeilles, ce qui représente à peu près une chaîne d’abeilles mortes d’environ 30 milliards de kilomètres, soit quelque 40 000 allers-retours de la Terre à la Lune.

Que viennent faire là ces chiffres exorbitants (si ce n’est impressionner et jouer sur l’émotion ?), alors qu’on sait pertinemment qu’il faudrait que toutes les abeilles soient touchées par toutes les molécules d’imidaclopride pour arriver à ce résultat ? Si c’était le cas, il n’y aurait plus d’abeille depuis longtemps, puisqu’on devrait ajouter aussi les 2 autres néonicotinoïdes incriminés… Ici on ressent clairement une orientation dans le propos, là où le reste du texte paraissait plutôt neutre et factuel. Ce passage devrait éveiller la méfiance et rappeler la toute première question (“qui écrit ?”).

Nous avons donc vu qu’en se posant de simples questions, déjà, on réduit l’apparence catastrophiste de l’article.

Si le seul risque reconnu (la rémanence dans les sols et leur absorption par les cultures suivantes) est maîtrisé par la mise en place de cultures qui n’attireront pas les abeilles… On réduit énormément les dégâts potentiels et on se retrouve bien loin de l’effet final recherché par le journaliste avec sa comparaison avec les “allers-retours Terre-Lune”…

Ajoutons qu’on peut aussi se questionner sur la généralisation qu’on pourrait avoir tendance à faire, alors que l’on trouve des abeilles un peu partout en france, et que les cultures betteravières sont concentrées dans deux régions (dont les Hauts de France, qui est la région la moins peuplée en rucher)… Les betteraves enrobées de néonicotinoïdes ne toucheront donc potentiellement qu’une toute petite partie de la population d’abeilles (ici domestiques) en France.

Néanmoins, on peut estimer que ces risques, même pas aussi grands que ce qu’on pourrait penser de prime abord, pourraient être évités purement et simplement en maintenant l’interdiction des néonicotinoïdes. Mais nous pouvons déjà, nous avons pris du recul et pouvons appréhender la réalité de manière plus nuancée, surtout lorsqu’on confronte tous ces éléments au contexte : celui d’une maladie qui détruit jusqu’à 50% des cultures de betteraves, avec tout ce qui s’en suit de dégâts économiques et sociaux.

Notez qu’au delà du texte, nous pouvons aussi questionner la réaction du gouvernement : est-elle appropriée, ou disproportionnée ? Les dispositions prises sont-elles excessives, suffisantes, ou insuffisantes ?

On peut même y intégrer des notions politiques : Faut-il vraiment se démener pour “sauver” cette filière ? N’y a-t-il pas des dépenses plus utiles dans cette période de crise post-confinement ? ou à l’inverse : Peut-on laisser des exploitants s’effondrer dans une période de crise post-confinement ? Peut-on laisser s’envoler une part non négligeable du PIB en période de crise ?

Ca complexifie certes beaucoup la question, jusqu’à la rendre pour certains embrouillée, voire insoluble… Mais ça à l’avantage de nous mettre à la place des décideurs qui eux, doivent prendre ces décisions… Et même si on aime bien les critiquer, reconnaissons que ce n’est pas toujours facile !

POINT 3 : Vérifier les arguments

Vérifier les arguments que l’on reçoit n’est pas forcément indispensable pour se forger une opinion (surtout que ça prend beaucoup de temps), mais ça peut l’être en cas de tentative de manipulation (malheureusement, dans ce cas, on ne le sait pas avant d’avoir vérifié !).

Ici, a-t-on des raisons de penser qu’on puisse chercher à nous manipuler ? A mon avis oui, et ce à cause de 2 choses que nous avons déjà relevé :

  • la possibilité que l’auteur soit militant sur la question (comme vu au POINT 1)
  • le paragraphe final excessif et qui ne ressemble pas à autre chose qu’à une tentative de convaincre à l’aide de sophismes tels que l’appel à l’émotion et l’effet impact.

Afin de vérifier si il y a tentative de manipuler l’opinion du lecteur, vérifions 2 ou 3 choses. Il n’est pas nécessaire de TOUT vérifier, on ne fait pas un débunkage, l’idée étant plutôt de se forger une opinion sur la valeur intrinsèque que l’on peut donner à cet article.

Regardons le premier lien vers un article scientifique fourni par Stéphane Foucart. Il s’agit de celui-ci, concernant la présence de néonics dans la guttation des better… Attendez… Ah, non ! Il s’agit d’un article sur la guttation du maïs !

Étrange d’essayer de nous expliquer que l’usage de néonicotinoïdes sur la betterave puisse être un danger pour les abeilles en nous donnant un argument basé sur des tests sur le maïs. Ce parti pris est dérangeant. On a envie de croire à une manipulation, mais questionnons à nouveau : n’y a-t-il pas d’autres explications possibles ? Peut-être que l’auteur à voulu donner un panel des risques connus des néonics (hors épandage car c’est hors de propos) dans un premier temps, puis se centrer sur la betterave ensuite. Le doute est permis parce qu’il parle de la filière du maïs au tout début…Mais avouons que cela reste pas très clair comme démarche, surtout dans un article sensé répondre aux arguments avancés pour défendre l’usage des néonics sur la betterave…

On peut même aller un peu plus loin, en allant comparer la guttation de la betterave et celle du maïs, et regarder rapidement les toutes premières occurrences scientifiques sur Google Scholar, un moteur de recherche des publications universitaires. En cherchant beet guttation je trouve dans la 2ème occurrence, publiée en 2011 :

Frequency and intensity of guttation events in different crops in Germany 

Un article écrit par 2 scientifiques du JKI (grosso-modo l’INRA allemand, dépendant du ministère de l’agriculture), et un autre affilié à l’université de la Rhur à Bochum, une des plus grande université allemande. Donc une étude publique.

J’ai traduit son abstract (résumé) avec Google Trad (car c’est en anglais comme la plupart des études scientifiques) : Les cultures monocotylédones et les mauvaises herbes ont montré une fréquence de guttation plus élevée que la plupart des cultures dicotylédones. Le maïs a montré de grandes baisses de guttation même sous une faible humidité relative de l’air, alors que les gouttes de guttation dans les betteraves à sucre étaient beaucoup plus petites et observées uniquement dans des conditions d’humidité très élevée (> 90%). D’autres cultures dicotylédones, telles que le colza et la pomme de terre, ont montré une fréquence de guttation beaucoup plus élevée que les betteraves à sucre.

En 1ère occurence, nous avons une autre étude publique allemande, parue en mars 2018, soit après l’évaluation de l’EFSA. 

Investigations on neonicotinoids in guttation fluid of seed treated sugar beet:

Frequency, residue levels and discussion of the potential risk to honey bees

On sait peu de choses sur la probabilité d’occurrence de fluides de guttation dans la betterave à sucre et sur la mesure dans laquelle son apparition est liée aux conditions météorologiques. Il existe également une incertitude quant à la mesure dans laquelle la concentration de résidus de néonicotinoïdes dans le liquide de guttation de la betterave sucrière traitée avec des semences représente une voie d’exposition environnementale pertinente pour les abeilles mellifères. Dans notre étude en 2009 et 2010, le suivi de la guttation, l’échantillonnage et l’analyse des résidus de néonicotinoïdes dans les fluides de guttation ont été réalisés sur 31 sites de terrain constitués de paysages différents avec une culture fréquente de betteraves sucrières. Des concentrations élevées de néonicotinoïdes dans le fluide de guttation jusqu’à 9 mg de clothianidine L − 1 ont été enregistrées, des niveaux qui entraîneraient des effets mortels pour les abeilles mellifères consommant de telles gouttelettes. Cependant, nous avons démontré que l’occurrence de guttation dans la betterave à sucre était très rare surtout comparée à l’occurrence de guttation dans la végétation adjacente aux champs de betteraves à sucre ou à l’apparition de rosée. Par conséquent, nous avons conclu que les liquides de guttation de la betterave sucrière traitée avec des semences pourraient ne pas être une source d’eau préférée pour les abeilles butineuses. Ainsi, une exposition des colonies d’abeilles mellifères aux néonicotinoïdes dissous dans les fluides de guttation de betteraves sucrières traitées avec des semences est très improbable.

Ainsi, même si à l’époque de l’analyse de l’EFSA il y avait un manque d’études sur le sujet, on a depuis au moins une étude publique (et en 3eme occurrence on trouve une revue de la littérature, mais elle est menée par l’industrie). Il en existe peut-être d’autres, je n’en ai pas trouvé dans les premières pages de Google Scholar.

On notera donc que Stéphane Foucart n’a pas pris la peine de citer l’étude qui sort en TOUTE PREMIÈRE OCCURRENCE sur Google Scholar, et ce probablement parce qu’elle contredit l’idée qu’il veut faire passer : C’est ce qu’on appelle du Cherry Picking. Nous commençons à voir se dessiner un biais dans la manière de nous présenter les informations.

Passons à l’argument 2, l’abrasion des graines via le semoir pneumatique. 

Il s’agit, encore une fois, d’une étude basée sur le maïs et non pas la betterave ! De plus, il est important de noter que l’étude est ancienne, 2003, et que depuis, il est possible que des efforts industriels ou de techniques agricoles aient été mis en oeuvre pour réduire cet impact. Aussi, il serait bon de vérifier si ces semoirs pneumatiques qui posent problème et qui sont utilisés en maïs sont également utilisés en betteraves. Commençons par ça.

Premier lien trouvé, un site de techniques agricoles : “Seules les betteraves sont encore massivement semées avec des semoirs mécaniques. L’enrobage des graines de betterave est aujourd’hui aussi régulier qu’une bille de roulement. Les dispositifs mécaniques, avec en particulier les disques à échancrures, n’ont ainsi aucune difficulté à sélectionner et distribuer ces graines.” Donc, il semblerait que déjà, on diminue amplement le risque si ce n’est pas le même type de semoirs qui est utilisé. Sur ce lien d’AgroParisTech, on a une rapide explication de cette préférence d’utilisation : réduction des coûts, plus robuste et plus simple d’utilisation.

Ensuite, vu que l’article date de 2003, j’ai fait une rapide recherche sur la réglementation des poussières émises par l’abrasion des graines enrobées en 2003 et 2004, je suis tombé sur ce vieil article qui explique qu’un plan “qualité poussière” à été imposé par le gouvernement aux semenciers : le but étant d’améliorer la régularité et la qualité générale des techniques d’enrobage.

En étendant la recherche j’ai vu que d’autres réglementations ont été imposées en 2009 et  2010, avec notamment l’obligation d’installer des déflecteurs, réduisant fortement l’émission du nuage de poussière. Stéphane Foucart donne donc l’impression, en ne citant qu’un article de 2003, que ces risques sont très forts, alors que plusieurs obligations réduisent énormément ce risque.

Depuis d’autres études ont signalé ce problème avec des semoirs pneumatiques et du maïs enrobé… Mais dans d’autres pays… Je n’ai pas réussi à savoir si la réglementation française a réellement eu un effet positif, mais à priori ça devrait, puisque les déflecteurs ont été proposés par la DGAL et l’AFSSA (l’ancienne agence de sécurité sanitaire).

Mais puisqu’il est question du maïs ici, on peut se demander “quid de la betterave ?”, pourquoi l’article cité par Foucart n’en parlent pas et les réglementations non plus ?

Et bien tout simplement, parce que l’abrasion des graines de betterave est… Marginale ! Alors qu’elle est plutôt élevée sur le maïs. On peut le lire dans plusieurs publications scientifiques, notamment celle-ci, qui s’intéresse directement à ce sujet. On y lit :

les pilules de betterave à sucre étaient manifestement très résistantes à l’abrasion (valeur Heubach de 0,03 g pour 100 000 graines). Ce fait a été approuvé par l’analyse de la dérive de la poussière pour l’ensemencement de la betterave à sucre, qui a montré des valeurs de dérive de la poussière inférieures à la LQ, à quelques exceptions près des valeurs d’échantillonneur uniquement (Fent G, 2011, non publié). Il a été conclu que le dépôt de poussière au sol causé par l’ensemencement mécanique de comprimés de betterave à sucre enrobés de pesticides est négligeable.

Encore une fois, Stéphane Foucart fait du Cherry Picking et cherche à nous inquiéter, là où il ne semble pas y avoir d’inquiétude concernant la betterave…

En conclusion

Voilà, notre petit exercice d’esprit critique touche à sa fin !

Nous avons vu que le simple questionnement ouvre la porte à des nuances nécessaires pour appréhender les limites de l’argumentation de l’article. Vous avez donc ainsi pu définir qu’elles étaient les questions qui nécessitaient des recherches et celles qui pouvaient déjà vous permettre de réévaluer votre opinion juste par pure logique. Par exemple, le fait que les betteraves soient cueillies avant floraison implique logiquement que les pollinisateurs seront beaucoup moins attirées par la zone des betteraves, mais plutôt par d’autres parcelles fleuries ou par les abords des champs. Et que par conséquent, ils ne boiront l’eau de guttation des betteraves que très rarement… Rien par le questionnement nous avons amoindrit la portée de l’argument, qui, même s’il ne devient pas caduque pour autant, perd de sa pertinence, et devient relativement mineur.

Pour les autres points, le questionnement a permis d’entrevoir la possibilité que ces arguments puissent être moins “forts” que ce qu’ils semblaient l’être au premier abord. Ceci est important pour évaluer la confiance qu’on leur porte, mais également pour ne pas être dans la croyance (que c’est “forcément mauvais, je le sais : je l’ai lu quelque part sur internet”), et d’ainsi laisser une porte ouverte à un éventuel changement d’opinion.

Enfin, la vérification des informations a rajouté une couche de nuance et a permis de constater que le journaliste n’était très probablement pas objectif.

Je dis “très probablement”, car il est bon de douter de ses propres opinions, et qu’il est toujours possible que la vérification que nous avons effectué ne soit pas assez poussée, et qu’il reste ainsi possible que nous nous soyons fourvoyé dans nos conclusions.

Néanmoins, ce petit exercice vous aura (je l’espère) permis d’appréhender la question de façon plus neutre et approfondie, et d’ainsi rajouter une couche de nuance et de complexité qui permettent de bien se rendre compte que rien n’est simple. Quand on exerce un esprit analytique et critique sur le monde, on peut vite être noyé par sa complexité… Mais cela apprend aussi à vivre avec une certaine dose d’incertitude, ce que nous avons généralement du mal à faire malgré que cela fasse partie intégrante de notre relation au réel.

Que l’on soit pour ou contre l’usage des néonicotinoïdes sur les betteraves, cet article me paraît guère convaincant, et je me demande ce que vous en pensez, vous, après avoir tout lu (Bravo !). Vous n’aurez peut-être pas une opinion différente sur les néonicotinoïdes après cet exercice, mais peu importe : ce n’était pas le but ! Mais j’ose espérer que votre opinion concernant la valeur de l’article a évolué (si vous aviez un à priori plutôt positif envers celui-ci). Même si vous ne changez pas d’avis, ajuster la valeur de la confiance qu’on a envers les informations qui nous parviennent est la base de l’analyse critique et j’espère que vous avez pu vous faire une opinion plus éclairée après la lecture de ce (long) article !


En complément, puisque ce n’était pas assez long, voici un petit commentaire d’un de nos relecteurs pour ce texte, qui revient lui aussi sur la question de la complexité du problème:

“Personnellement, je suis plutôt du côté des betteraviers, dont je vois les cultures ravagées par différents virus transmis par des pucerons. Comme ça c’est clair. Mais je comprends la démarche de ceux qui s’attristent de voir les néonicotinoïdes réintroduits, alors qu’ils avaient pourtant été interdits car des risques avaient été identifiés pour les pollinisateurs. Malheureusement ce que l’on peut lire à ce sujet est peu nuancé.

On parle de “réautorisation” alors qu’il s’agit uniquement d’une dérogation pour une application particulière pour quelques années seulement. On ne mentionne pas que la culture de la betterave est une très faible proportion de toutes les utilisations de néonicotinoïdes, et que les doses utilisées sont très faibles comparées par exemple à une utilisation sur du blé. On ne précise pas qu’il s’agit d’un usage en enrobage de semence, et non en épandage, ce qui va aussi limiter la propagation de ces néonicotinoïdes dans l’environnement. On oublie aussi que les betteraves sont récoltées avant floraison, ainsi les pollinisateurs ne sont pas directement exposés aux molécules contenues dans les betteraves.

Mais il ne faut pas non plus prétendre que le risque est nul, car la pollinisation n’est pas le seul mode d’exposition des pollinisateurs et autres insectes. Par exemple il peut y avoir transmission via la guttation. Les résidus de néonicotinoïdes peuvent aussi rester dans le sol jusqu’à plusieurs années et ainsi se retrouver dans les cultures suivantes, ou dans la flore alentours. Mais généralement dans les rotations après betterave, on place des céréales, qui ne sont pas non plus pollinisées par les insectes. Il y a donc de nombreux facteurs à connaître afin d’évaluer les risques, de les quantifier, dans ces conditions précises. L’EFSA a évalué le risque comme étant faible dans certains usages, des risques étant néanmoins identifiés pour les cultures suivantes. Risques qui peuvent donc être réduits en ayant des cultures n’attirant pas les pollinisateurs. Mais il faut aussi regarder les cultures que l’on mettra deux, trois ans plus tard, voire plus.

Là ou je veux en venir, c’est que c’est compliqué, loin d’être aussi simple qu’on peut l’entendre, d’un côté comme de l’autre.

On peut néanmoins penser que peu importe le risque, aussi minime soit-il, alors il faut interdire ces produits, et ne pas les réautoriser. C’est une réflexion qui n’est pas insensée, mais le risque n’est pas le seul facteur à observer, car les bénéfices apportés sont aussi importants. Ici, le bénéfice apporté par les néonicotinoïdes, c’est que les cultures de betteraves ne sont pas décimées par les pucerons et les virus qu’ils transmettent. Si on avait d’autres moyens de lutter contre, alors l’interdiction des néonicotinoïdes aurait peu d’impact. Mais le fait est que malgré ce que certains prétendent, les solutions n’existent pas aujourd’hui. Il n’y a pas de variété résistante, le biocontrôle n’est pas au point ou est hors de prix, les mesures agronomiques comme le semis tardif ne sont pas suffisantes, et les seules alternatives sont chimiques, et peu efficaces. Les betteraviers ont donc été réduits cette année à faire plusieurs passages d’insecticides peu efficaces. Malgré cela, ils essuient des pertes considérables. Sans alternatives, la filière betterave est vouée à disparaître. La France ne pourra plus produire son sucre, et la majorité de celui-ci sera donc importé de l’étranger, de pays dans lesquels ces produits sont encore autorisés. On n’aura donc pas éliminé l’impact environnemental, on l’aura juste délocalisé. En y ajoutant en plus l’impact du transport. Encore une fois, vous voyez bien que tout est bien plus complexe que se limiter à l’impact direct de ces produits.”

Notes

1 page 7 du rapport : https://www.anses.fr/fr/system/files/PHYTO2016SA0057Ra-Tome2.pdf
2 Such conclusion was confirmed during the expert meeting related to this assessment (Pesticide Peer Review Meeting 166), despite the experts acknowledged that such an assessment was based on studies presenting major limitations. On the basis of this, no risk assessment from exposure to contaminated guttation fluids was carried out, and a low risk was concluded for winter cereals, sugar beet and potatoes. In addition, considering this, a low risk was concluded for fodder beets. https://efsa.onlinelibrary.wiley.com/doi/epdf/10.2903/j.efsa.2018.5178
3 “l’interdiction de planter des cultures attractives de pollinisateurs, suivant celles de betteraves afin de ne pas exposer les insectes pollinisateurs aux résidus éventuels de produits”

Vous pourriez également aimer...

7 commentaires

  1. Estienne a dit :

    Bonjour,
    Les apiculteurs marnais ,les vrais, pros,n’ont jamais eu de soucis particuliers depuis les premiers néonicotinoïdes en 1993.(si ma mémoire est bonne )
    Leur souci premier et réel est l’arrivée d’un acarien le varroa arrivé en même temps que les néonicotinoïdes sur des reines exotiques.
    Ce parasite decime encore aujourd’hui le cheptel apicole ainsi qu’une mauvaise application des produits vétérinaires .

  2. Mael PENHOAT a dit :

    Très bien écrit et problématique amenée très correctement en un nombre minimum de lignes. Merci pour ce sérieux nous avons besoin d’articles ouverts de ce type sur tous les sujets reliant science et société où les décisions ne peuvent être prises à la légère et où le QI moyen se perd en confusions politiques grégaires.

  3. Cath. P a dit :

    Chapeau bas. Je « sentais » qu’il y avait des biais, mais sans avoir les arguments. Merci d’en avoir donné, et avec toutes les nuances !

  4. Il y a un autre argument à faire valoir, celui de la persistance des néonics dans le sol.

    Elle est mesurée par la DT50, le temps mis par la substance pour diminuer de moitié. On trouve des quantités de chiffres, variables, mais on n’est pas dans le domaine de la haute précision du fait des variables pédologiques et climatiques. Les chiffres extrêmes correspondent à des situations très particulières.

    Selon l’INERIS, cité par l’Institut Technique de la Betterave, elle est de 104 à 228 jours pour l’imidaclopride et de 7 à 72 jours pour le thiaméthoxame.

    Entre un semis de betterave au printemps 2021 et un semis de colza en août 2023 (en admettant que l’année 2022 est interdite aux semis de cultures attractives pour les abeilles), l’imidaclopride aura eu le temps de se dégrader au pire de 14 DT50. Il n’en resterait quasiment rien. On peu pousser le vice: ce qui serait absorbé par la plante de colza se répartit dans l’ensemble de la plante ; le nectar et le pollen n’en contiendront qu’une partie.

    Conclusion : le caca nerveux sur la persistance des néonics dans le sol est de l’enfumage.

    itbfr.org/tous-les-articles/article/news/f-a-q-betterave-sucriere-pucerons-verts-jaunisse-et-neonicotinoides/

    (faire précéder de http://www.)

  5. Mandrin a dit :

    Bonjour .Excellente information.l’activisme écolo s’en prend a notre agriculture et se moque de bien informer la population.Green peace et cie dénonce culture de soja au Brésil et sont silencieux sur les culture de cannes à sucre qui sont plus responsables de déforestation et de cultures sur brûlis.pour moi sauver cultures de betteraves à sucre en France c’est limiter la croissance des surfaces de canne à sucre au Brésil .c’est un enjeu positif pour l’environnement

  6. Je reprend votre : « POINT 1 : Qui écrit ? »
    Je me suis posé la question à la lecture de ce post. Pas de nom d’auteur? J’ai regardé la page d’accueil du site… ah ok…
    Agriculteur betteravier, je cherchais des analyses sérieuses… Je passe mon chemin
    Un commentaire parlait des apiculteurs. Pour ceux qui cherchent des infos plus nuancées et indépendantes, voir article du blog de l’institut de l’abeille
    blog-itsap.fr/lutilisation-neonicotinoides-enrobage-semences-cultures-de-betteraves-sucrieres-conduire-a-exposition-abeilles/

    1. Mr Rabbit a dit :

      Le truc, c’est que je n’ai jamais dit que le point 1 était suffisant. C’est l’ensemble des points et donc des questions qu’il faut prendre en compte pour ajuster notre « curseur de vraissemblance ». Les points que cite votre article sont abordés dans notre article et dans l’espace commentaire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.